Lesdits spectateurs installés à l’abri des intempéries commençant à montrer des signes d’impatience, le directeur somma Vladimir de commencer son spectacle, la salle étant pleine. Cela ne fit qu’exacerber son exaspération devant le peu de cas fait de son art. Il s’exécuta néanmoins et apparut sur scène, annoncé par un roulement de tambour. Il commença par des tours simples, des tours d’ « Ã©chauffement », pour jauger la salle. La réaction ne se fit pas attendre. Les spectateurs, visiblement peu impressionnés, reprirent leurs conversations. Le directeur, depuis les coulisses, adressait des signes de mécontentement au magicien.

Vladimir, vexé par le manque d’intérêt du public et le mépris affiché ainsi envers son art, décida de les éblouir avec ses tours les plus spectaculaires. Il fit signe à son assistante et lui indiqua quels étaient les nouveaux tours à mettre au programme de ce soir là. Il enchaîna alors ses plus beaux tours pendant plus d’une heure.

La salle bruissait toujours, mais cette fois d’exclamations admiratives ébahies.

Vladimir, grisé et épuisé, avait gardé le numéro le plus spectaculaire pour le final, l’apothéose. Il l’annonça avec emphase :
« Et maintenant, Mesdames et Messieurs, ouvrez bien vos yeux ! Le numéro auquel vous allez assister maintenant restera à jamais gravé dans vos esprits. Vladimir le Magnifique vous en fait la promesse ! ».

Les spectateurs, éblouis par les numéros précédents, retinrent leur souffle. Vladimir arrivait à la fin de son tour et le dévoila au public en annonçant « Et voilà ! ».

Plus un bruit n’émanait de la salle. Tous restaient ébaubis. Après un moment qui sembla durer une éternité, le directeur fit signe au machiniste de baisser le rideau. Il n’y aurait pas de rappel ce soir. Valdimir avait déjà quitté et la scène et le théâtre.

Drapé de sa cape et coiffé de son haut de forme, il marchait sous une pluie toujours continue. Arrivé devant son logis, il hésita. Il resta un long moment à contempler la façade de sa maison. Finalement, il repartit et se fondit dans le noir, indifférent à la pluie, comme si le temps s’était évanoui.

Il était en retard. Voilà pourquoi il n’était plus possible de faire un saut chez lui. Mais tout cela n’avait pas d’importance. Les quelques babioles à prendre ne représentaient aucune urgence. Elles seraient toujours à leur place à son retour. Mais quand reviendrait-il ? Vladimir ne le savait pas. Il avait affrété un bateau dans le port de la ville. A vingt trois heures trente il lèverait l’ancre. Un emploi du temps réglé avec minutie comme pour ses tours de magie. Il avait encore été grandiose ce soir là. « Magnifique » avaient crié les spectateurs. A ses touts débuts, il s’appelait tout simplement Vladimir DvaCzeci. Un nom imprononçable pour certains. Mais avec la notoriété acquise au fil de ses tours, et puis porté par ce public scandant à chaque nouvelle représentation « Magnifique », il modifia son nom de scène en Vladimir le Magnifique. Que de bons souvenirs se rappelait-il. Déjà plusieurs années.

Vingt trois heures déjà. Retard cumulé, vingt cinq minutes. Le bateau risque de partir sans lui. Le capitaine a des ordres. Directement données par Vladimir. Une autre sortie de secours est prévue au cas où mais il est préférable ne pas y recourir. Quoiqu’il en soit comme pour ses tours de magie, tout est minuté dans la plus grande précision.

Au loin une sirène retentit. Un autre son résonne lui aussi. La première est celle d’une ambulance. Le second, celui d’une voiture de police. A côté, un rythme cardiaque s’accélère. Le pas de marche devenu un pas de course. Il faut combler le retard avant que le bateau ne parte. Ses mains sont moites. Ses poings fermés. Il ne porte rien sur lui car toutes ses valises ont été chargées dans l’après midi. Une autre sirène résonne. Celle-ci plus proche. Vladimir ralentit. La marche ou plutôt la course le fatigue. La voiture bleue se rapproche et longeant la même rue que lui, s’arrête à ses côté. Un projecteur allumé se dirige sur son visage. Vladimir fait un hochement de la main droite afin de parer cette lumière éblouissante. La voiture repart. Le port n’est plus qu’à quelques mètres. Une centaine tout au plus. La prochaine à droite, une petite descente affluant directement sur le port principal. Voilà nous y sommes.

Le capitaine Fondus attend à quai. Il regarde sa montre avec nervosité. Il est inquiet. Vingt cinq minutes déjà que la demi est passée. A minuit, ils ne seront plus là. Instructions de Vladimir.

« Mais qu’est-ce qu’il fait ? » se demande le capitaine.

Fondus lève les yeux. Une silhouette approche dans le noir. Quelques pas supplémentaires et il reconnaît Vladimir.

« Enfin, vous voilà M. Vladimir ! » dit le capitaine.
« Désolé, mon cher. Toute le monde est prêt à partir ? » demanda le magicien.
« Oui chef ! »

A mi-chemin sur la rampe d’accès au bateau, deux voitures de police stationnèrent sur le quai. Un officier sortit.

« Capitaine Fondus. Excusez moi, mais vous avez oublié de signer le document concernant les formalités de douanes. »
« Ah bon !? » dit le capitaine en se retournant.

Dans la seconde voiture, un inspecteur surveillait Vladimir de ses jumelles. Dès que Vladimir se retourna, il sortit aussitôt de son véhicule.

« Monsieur Vladimir DvaCzeci !? » entonna-t-il.
« Oui, c’est moi ! »
« Nous avons une petite question à vous poser… »

Nul ne saura quelle fut la question posée, mais le lendemain les journaux avaient titré leur une de la façon suivante :

« L’assistante de Vladimir Le Magnifique décédée hier soir. » et en dessous nous pouvions lire « Son assistante n’était autre que son épouse. Cette dernière avait demandé le divorce. Elle fut retrouvée coupée en deux à l’issue du spectacle, tard dans la soirée. »