Dans cette grande liesse qui dure vingt quatre heures, les parisiens se retrouvant au milieu du fuseau horaire, des bulles viendront étourdire certaines personnes. D’autres dans l’impossibilité de se déplacer squatteront un banc dans le métro. Un taxi viendra sauver quelques autres d’une fatigue matinale. Mais il n’est pas encore aussi tard. Les douze coups de la nouvelle année viennent tout juste de retentir. La plus belle avenue, libérée encore une fois, des ses automobilistes polluants, dévoile cette marée humaine, sous les illuminations nombreuses installées la première semaine de décembre. Derrière l’Arc de Triomphe. Devant un grand manège. La Grande Roue avait retrouvée sa place de la Concorde.

Bien avant que l’heure fut l’heure, et l’arrêt du temps prononcé, Marie-Jeanne se trouvait assise dans une nacelle du manège. Là haut perchée, elle observait l’avenue qui se remplissait. Cela lui paraissait des milliers de fourmis un peu déboussolées ne sachant pas où aller. La reine est morte, vive la liberté. Mais sans élément directeur, sans loi, où peut-on aller ? Elles marchaient erratiquement en regardant toutes les trente secondes leur montre. Déboussolées. Pour unique repère une aiguille ou un cadran. Et encore fallait-il que ces références chronologiques soient toutes synchronisées. Impossible à vérifier. Quand l’heure approcha, le manège s’immobilisa. Marie-Jeanne se trouvait tout en haut. Une vue imprenable. Une sorte de domination, un peu comme cette scène du Titanic où Di Caprio enveloppe la petite Kate Winsley en criant : « Je suis le roi du monde ». Marie-Jeanne se trouvait dans ce même état d’esprit sauf qu’elle était seule et nul acteur belissimo à ses côtés. En revenant sur terre, elle regarda son poignet. Malheureusement un objet qu’elle tenait de sa grand mère n’y était plus. Une belle montre, mi or mi argent, avec un bracelet en cuir de crocodile. Elle avait perdu sa montre mais elle ne s’en souvenait plus. Etait-ce là sur le manège, ou bien était-elle tombée ailleurs ? Immobilisée encore tout là haut, elle n’avait qu’une hâte, redescendre au plus vite en bas. Exit la magnifique vue sur l’avenue des Champs Elysée. Le plus important, un souvenir de grand mère. Il lui a fallu dix bonnes minutes pour remettre le pied à terre ; Et puis aucunement cet arrêt avait été programmé. Une panne était survenue dans le réseau de distribution. Cherchant sa montre partout dans l’obscurité, un homme vint la rejoindre tout en lui demandant ce qu’elle cherchait. Elle lui expliqua la valeur sentimentale de cet objet. Elle en comptait plus la retrouver. Et vu le temps qu’elle passa là-haut, en pointant la cime du manège de son doigt, sa montre avait certainement eu le temps de rejoindre un autre poignet.

L’homme se présenta en tant que Di Carpio, en provenance de Sicile. Séjour d’une semaine pour business sur Paris. Une pharmacie, la dernière du quartier, à vendre sur les Champs Elysée. Un richissime affréteur italien était intéressé par ce local. Monsieur Di Carpio invita Marie-Jeanne à prendre un verre. Marie-Jeanne n’était pas la reine du monde, mais serait celle de la soirée. La perte de la montre fut oubliée pendant quelques heures.

Le lendemain matin, Marie-Jeanne se réveilla. Triste et déçue par la perte de cette montre, elle commença lentement sa journée. En préparant son café, le même que celui de sa grand mère, une image venue d’ailleurs ressurgit. Un magasin. Une vitrine. De vieux objets. Des livres. Des tableaux. Des bilboquets. Un parfum, une odeur. Des épices. Du thé. Des montres. De nombreuses montres. Accrochées sur un mur. Sous une plaque de verre. Marie-jeanne rapprocha son souvenir de la vitrine et elle y découvrit la montre de sa grand mère.