La chute
Par elodeux, jeudi 17 janvier 2008 à 00:22 :: Nouvelles :: #68 :: rss
Vendredi :
La grande aiguille venait d’atteindre les douze dans une course effrénée. Dix sept heures enfin. La journée se terminait. La semaine aussi. Il était impossible de croire que la semaine se composait de sept jours. Réunions interminables. Rendez-vous en scooter un peu partout dans Paris. Un parcours semé d’embûches et d’évitements à des heures aussi tardives. Vingt trois heures parfois. A cet instant je finissais mes journées. Dans un état de fatigue, très avancée, je n’avais plus le courage de faire à dîner. Un brin de toilette, et le corps s’immobilisait aussitôt sur le lit.
Vers quatre heures du matin je sursautais de froid, et je décidais de me mettre sous les draps. Deux heures plus tard le réveil sonnait, annonciateur de ces longues chevauchées parisiennes. Tout allait très vite. Une mini douche. Un mini petit-déjeuner avec des mini-céréales. Deux biscottes suffisaient. Il n’y avait que les journées de boulot qui n’était pas mini. Je prenais mon casque, et j’empoignais mon scooter laissé la veille sur le trottoir. En vingt minutes chrono je me retrouvais à mon bureau. Endroit assez austère et sombre. A l’époque où la cigarette était autorisée nous fumions comme des pompiers. Les murs avaient noirci avec le temps. Et puis, après l’interdiction, ils n’avaient pas été repeints. Souvenir indélébile d’un temps libertaire. Le cancer m’emportera un jour, disait-on. Mais mes poumons se portaient bien. Aucune trace noirâtre annonciatrice d’une quelconque fin. Mais depuis toutes ces années, en tant que fumeur addicted, une nouvelle décision. Un peu comme ces résolutions de début d’année. Bannir la cigarette de mon quotidien. Alors ce vendredi, à dix sept heures, je prenais mon scooter pour acheter un pot de peinture. Une couleur bleue ciel avais-je décidé. La semaine prochaine, j’effacerai les traces d’un passé peu glorieux, comme ils aimaient nous accuser.
A cheval sur mon scooter, je prenais la direction d’Alésia. Direction un Leroy Merlin. Dans un élan de fatigue, j’empruntais la voie bus. Le temps m’était compté. Et puis, je voulais profiter d’une soirée entre amis. Mais,… Mais…
Un angle mort oublié propulsa le scooter le long de la voie bus. Il glissa tout le long en m’emportant avec lui. Ma jambe gauche endolorie en pouième de secondes. Je m’immobilisais enfin. Des arrêts de voitures. Des hommes et des femmes du trottoir voisin accouraient. Et s’ensuivit des messages codés.
-Ne bougez…
-Appel…
-Les pompiers … ivrent…
-Garde le …asque…
-Vous allez…
-Pin…
-…en chemin…
-Tout va … passer…
-Pon…
J’avais l’impression d’entendre les pompiers. Mais pourquoi étaient-ils si long ? Une éternité que je suis allongé sur le macadam. Il y aurait des bouchons ? Bien évidemment, il fallait s’en douter. A dix sept heures environ, le vendredi soir à Porte d’Orléans. Pourquoi suis-je parti si tôt ? Pourquoi ce pot de peinture ? Et pourquoi ai-je décidé d’arrêter la clope ? Vraiment la chance ne tourne pas rond. En pleine forme hier, étendu aujourd’hui, comme mis au tapis par le coup du sort. Un goût bizarre dans la bouche. Un liquide visqueux. On dirait… Non, ce n’est pas possible. Du sang. Je saigne. A cette idée, les pensées s’envolèrent dans un tourbillon pour quitter mon corps. Un dernier Pin Pon au lointain.
Samedi :
Minuit trente. Salle de réanimation. Mon casque avait disparu. Une atèle à la jambe gauche. Je devais être sous morphine. Je ne sentais toujours rien. Des machines électroniques aux multiples cadrans. Des mesures incessantes. Des bips partout. Une infirmière arriva, suivi d’un médecin. Un « vous n’avez rien de grave » est prononcé. Je n’arrivais pas à répondre. Dans le couloir une femme hurlant d’une force naissante. Un bébé prévu pour bientôt. Je regardais le médecin à nouveau, mais je m’évanouissais aussitôt.
« Docteur ! Docteur ! Nous sommes en train de le perdre. » L’électrocardiogramme renvoyait un signal plus que plat. Un dernier soubresaut possible.
Jeudi :
Enfin. Je n’avais plus d’atèle. Les cadrans rouges avaient disparu de la chambre. Celle-ci était plongée dans un noir absolu. Un silence cotonneux m’apaisait. Je palpais mon corps. Quelqu’un m’avait habillé d’un costume en lin. J’ai voulu descendre du lit, mais impossible. A ce moment, je sentis les murs de la chambre se rétrécir de plus en plus. La nuit envelopperait mes jours. Je la regardai et je compris ma peur. Ce temps, ce n’était plus le mien.
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