Un vrai labyrinthe de démarches à poursuivre et à compléter. Une chasse au trésor. La récompense, un petit nid douillet où la personne passera les prochaines années. Annabella faisait partie de ceux-là. Elle avait tout fait elle-même. Elle aurait bien aimé être aidée par une âme quelconque. Une personne rencontrée dans la rue qui lui aurait tendu la main. Mais il n’en était rien. Aucun signe. Au tout début, à la sortie de son lycée, elle s’était inscrite en fac de médecine. Un air joyeux, et encore plus heureuse de pourvoir enfin se séparer des parents et de leurs conseils parfois un peu démodés. La première année, tout se passait bien, mais dès la seconde les événements de la vie en décidèrent autrement. Il n’était plus question de sourire mais de tristesse. Sa maman qu’elle avait tout de même tant vénérée venait de tomber malade, et quelques jours plus tard, elle la quittait d’une mort foudroyante. Les repères changèrent lors de l’enterrement. Son père se cloisonnait dans son for intérieur et ne prononçait aucun mot. Il avait tout fait avec sa femme. Ils se connaissaient depuis la plus petite enfance. Cette mort subite annonça l’emprisonnement d’une nouvelle âme. Annabella avait quelques frères et sœurs mais aucuns n’avaient osé faire le déplacement. Elle décida de rester quelques jours dans la maison familiale afin de l’aider dans le suivi des courriers. Le trésor public réclamait son argent. Le fournisseur d’énergie y allait du sien aussi. Et que dire du banquier réclamant la dîme sur certains chèques impayés. Au bout de quelques jours Annabella en eut assez. Son père ne disait mot. Il s’était cloîtré dans son silence. Elle rejoint la ville de son école de médecine. Elle ne le savait pas encore mais c’était la dernière fois qu’elle voyait son père.

Deuxième année. Deux, trois amis rencontrés sur les bancs de la fac. Paul, Hélène et Blandine. Ce n’était pas n’importe qui. On les surnommait « la bande à part ». Ils ne sortaient jamais avec les collègues de classe. Ils refusaient toujours les invitations. Paul était fumeur de hachisch. Il avait les cheveux longs et ne se rasait qu’une fois par semaine. Il avait toujours sur lui un petit carré qu’il partageait avec ses copines. Le plus étrange c’était Annabella. Elle qui avait toujours suivi le droit chemin. Très religieuse dans ses actions. Elle venait de franchir un premier pas en cette deuxième année, alors qu’elle n’avait jamais grillé de cigarette de toute sa vie.

Vint la troisième année, mais pas n’importe quelle année. Annabella s’initia aux joies de la cocaïne. D’absences en absences répétées, elle fut convoquée par le directeur de la fac. La jeune fille ne ressemblait plus du tout à la photo qui était dans son dossier. Elle avait énormément changé. Ses yeux s’étaient creusés. Son sourire n’était plus. Deux personnes diamétralement opposées. Annabella aujourd’hui, n’était qu’un radeau se laissant porter par la météo. Il pleut, on ne sort pas. Il neige ou la température est trop basse, on reste sous la couette. S’il fait beau on verra peut être.

Le directeur lui conseilla de prendre une semaine de repos. D’aller voir sa famille et de change d’air. Hélas ils n’étaient plus. Son père noyé dans la solitude et le désespoir se jeta du haut du pont de Millau, un été de vacances. Volé une dernière fois avant de rejoindre sa femme. Ses frères et sœurs n’étaient pas venus encore une fois. La petite surprise c’était qu’elle héritait de la maison.

Au lendemain de cette rencontre avec le directeur, elle se dirigea vers le sud avec sa voiture. Dans un petit village de province elle s’arrêta pour faire le plein. A l’entrée du supermarché, un homme jouait du violon. Un petit récipient était posé devant lui. De part ses traits, sa peau était mate, ses cheveux noirs et puis surtout grâce aux mélodies prononcées par les cordes du violon, il devait être gitan. Annabella glissa une pièce dans le gobelet. Un merci madame retentit, et Annabella sans le savoir décrocha un sourire du coin de ses lèvres. Le premier depuis plusieurs années.

Après avoir fait quelques courses, elle rejoignit sa voiture. Non loin d’elle, ouvrant une porte, son joueur de violon rangeait son instrument. Une affiche était apposée sur une des vitres. Rassemblement des gitans du sud de la France, aux abords de la petite ville où Annabella se trouvait. L’homme, la trentaine environ, se tourna vers Annabella et prononça :

-N’oubliez pas de venir à cette grande fête. Même les « Ã©trangers » sont invités. Plusieurs spectacles auront lieu. Si vous venez, demander Gino, le joueur de violon, ou le joueur de couteaux. Oui je sais, il n’ont rien à voir l’un avec l’autre, mais je sais faire les deux. Ne vous en faites pas, le détour en vaut bien la chandelle.

Annabella sourit à nouveau. Ses yeux brillaient légèrement. Elle murmura un « peut être » très silencieux. Mais Gino répondit : « Je vous y attends ! »

Deux jours passèrent. Annabella se trouvait toujours dans cette petite ville de province. Le rassemblement commençait le lendemain matin, et allait durer toute une semaine.